06/02/12

LE TEST CONSO DU MOIS: Le livre électronique !




Voila plus de six semaines que je n'ai pas publié. Je reviens en effet d'un long voyage génial. je publierai abondamment photos et articles sur les différents coins que j'ai eu la chance de visiter, mais avant cela, un petit article plus terre à terre écrit pendant le voyage !


J'ai pour la Noëlle reçu un cadeau. Tout droit venu de France, un livre électronique est arrivé dans ma boîte aux lettres indonésienne. Grâce à la dépense somptuaire que mes trop bons parents ont du faire en frais de poste, j'ai receptionné l'engin juste avant de partir en voyage.

Je vous parlerai bientôt et abondamment de ce voyage qui vient de s'achever mais une grande partie de ce voyage a été occupée par de languides journées sur la plage et par de longs trajets en bateau ou en bus. J'ai eu beaucoup de temps pour lire et j'ai déjà bien etrenné mon joujou.

Je me permets donc de vous livrer un véritable test-conso, que j'espère digne d'un comparatif lessive.



Pour faire tout de suite dans le matériel, sachez que je suis l'heureux propriétaire d'une liseuse électronique "Kobo by Fnac", une machine du constructeur d'ebooks canadien Kobo mais commercialisée et dont les contenus sont censés être gérés par la Fnac.

Je ne comparerai pas les différents modèles de liseuses, ne les ayant pas testés. Je crois de toute façon qu'ils se ressemblent tous un peu et que leurs caractéristiques techniques sont assez homogènes.

De toute façon, et ceci m'amène à mon premier point, l'objet en lui même est excellent. La forme de la liseuse électronique est atteinte et je ne vois pas ce qu'on pourrait y ajouter:

La durée de la batterie est très longue, vous pouvez commencer un solide ouvrage de 600 pages sans crainte de la vider avant de l'avoir terminé. Les vendeurs annoncent en général une durée d'un mois, ce qui me parait excessif, mais qu'à cela ne tienne, de ce côté-là, rien que de très satisfaisant.

Le confort de lecture est lui aussi optimal, j'avais tenté une fois de lire un bouquin sur mon ordinateur, pensant que j'étais habitué à la brillance de nos écrans LCD, j'ai vite abandonné. Ici, rien de comparable, la technologie est vraiment aboutie, on fait difficilement la différence entre l'écran qu'on a entre les mains et une feuille de papier de la même taille. Lire en plein jour n'est pas un obstacle. Et en l'absence de tout rétro-éclairage, vos petits yeux filent sur l'objet sans plus se fatiguer qu'ils ne le feraient sur un volume de la Bibliothèque Rose.

Je ne fais pas partie de ces gens qui se sentent attachés à l'objet papier dans le sens contact physique. Je ne ressens pas de joie particulière à caresser de mes doigts les pages jaunies et granuleuses. Les tourner relève plus pour moi de l'acte fonctionnel que métaphysique. Je n'ai jamais possédé de lourds ouvrages poussiéreux aux belles reliures de cuir, faisant plutôt (comme tout le monde?) dans le format poche. Mais surtout, je n'ai jamais senti à plein nez mes bouquins, enivré de l'odeur sacrée des écrits. Je sais que bizarrement, cela compte pour beaucoup de gens et l'attachement physique au papier (que je crois parfois plus motivé par un romantisme de pacotille qu'un besoin sincère) semble encore aujourd'hui largement partagé.

Le seul avantage que j'accorderais au papier est d'ordre lacrymal. Dorénavant, lorsque je pleure d'émotion à la lecture d'une phrase migraineuse de Proust ou que c'est la comtesse de Ségur qui me fait rire au larmes avec les malheurs de sa petite Sophie, c'est un écran imperméable que j'inonde. Auparavant, mes larmes auraient été absorbées par le livre, mon sentiment dilué à l'encre de l'ouvrage.

Pour ce qui est de la mémoire disponible, pas de souci à se faire non plus. Même si l'espace de 2Gb peut paraitre ridicule par rapport aux 80Gb de l'Ipod de l'enfant gâté lambda, il permet de stocker jusqu'à 1500 bouquins. Ce qui est bien plus sans doute que ce qu'on dévore de littérature en une à dix vies (à vous de voir). Ceci est un atout certain, notamment en voyage, ou plutot que de trimballer de pesants volumes, on n'a que cet objet de 20 centimètres par 10 pas plus lourd dans son bagage que trois caleçons. Le fait de pouvoir stocker l'équivalent d'une bibliothèque municipale en un si petit espace permet d'autres douceurs. Mettons que vous lisez une idée, un passage qui vous fassent penser à une lecture antèrieure, que vous souhaitiez vérifier la chose. A moins d'être chez vous ou à la médiathèque du village, c'est impossible; avec le livre électronique, il vous suffit de fouiller l'interface de votre machine et le tour est joué.

En bref, l'objet livre électronique me parait parfaitement satisfaisant sur le plan philosophique comme pragmatique. Ni le regret du papier physique ni quelconque détail matériel n'ont jusque la troublé ma lecture. Je trouve que le support compte bien peu dans le plaisir ou l'instruction que l'on retire d'une lecture et la dématérialisation de l'écrit apporte même quelque confort.

A la lecture de cette première partie ultra-positive, vous devez vous exclamer "Sabre de Bois ! Alexis a t'il des actions la Fnac ?" ou plus radical: "Ma main à couper que ce vendu est payé par le lobby des liseuses électroniques". A vrai dire, assez de compliments pour aujourd'hui car le modèle commercial et l'offre de livres électroniques sont quant à eux déplorables. Si l'objet m'a jusque la largement satisfait, je suis régulièrement attéré à la fois par la maigreur de l'offre de livres électroniques et l'hypocrisie des distributeurs, dans mon cas la Fnac (une rapide inspection sur les sites des concurrents m'a laissé penser que c'est la même situation de partout).

Alors aujourd'hui, fini de rigoler, j'annonce le lever le rideau sur un marché aux grosses lacunes; les coulisses des pratiques scandaleuses d'un modèle économique qui se cherche encore.

Premier détail énervant, le genre de grosses acroches que vous voyez quand vous vous baladez dans la partie "Livres numériques" du site de la Fnac qui n'hésite pas a faire dans le "2 MILLIONS DE LIVRES A TELECHARGER". En plus petit, "dont 200 000 en français" comme si la Fnac réalisait d'un coup que la clientèle française ADORE lire en anglais ou en allemand, alors qu'il est évident que la lecture en VO ne concerne qu'une proporion ridicule du lectorat. Pareil pour des collections alléchantes du genre "Les classiques à petit prix" ou "..." en tête de gondole sur tout le site mais qui comptent chacune pour le moment moins de cinq ouvrages... On pourrait attendre plus honnête et plus abouti en terme de marketing.

Triste impression d'arnaque aussi du côté des livres gratuits, largement vantés sur la plate-forme. Annoncés par milliers, il n'y a qu'une poignée d'ouvrages non-payants en français, qui plus est de qualité médiocre. J'ai voulu relire les Contes de la Bécasse de Maupassant, que j'ai eu la joie de trouver gratuit sur le site de la Fnac, je me suis retrouvé avec un fichier .pdf tout sale, tout mal numérisé par une obscure université américaine... J'ai eu encore moins de chance pour "Du côté de chez Swann", de Proust, la version gratuite étant livrée sans les accents ! Plus génant, la Fnac ne se privait pas de vendre une version plus correcte alors que l'ouvrage est très officiellement libre de droits.

D'ailleurs, alors qu'on pourrait attendre que la dématérialisation du livre s'accompagne d'une baisse de prix (pas de production papier, mais pas non plus de transport), ce n'est souvent pas du tout le cas. On a ainsi des éditions numériques qui se vendent plus chères que des éditions papiers , bizarrerie s'il en est. ça peut atteindre des proportions bizarres, exemple, un livre de Houellebecq (à chacun son mauvais goût) se vendait un peu moins de 5 euros en version poche mais il fallait débourser 11 euros pour lire le livre en numérique... D'une manière plus générale, les prix restent très élevés, notamment tout ce qui est nouveautés, ou le différentiel entre l'imprimé et le digital est minime. Je ne sais pas à quoi c'est dû, il serait intéressant de pouvoir décomposer le prix mais à première vue, ca ne parait pas bien logique au vu de tous les coûts qui sont censés être supprimés par la dématérialisation.

J'arrêterai maintenant cette liste de coups de gueule qui ressemble de plus en plus au courrier des lecteurs du magazine précédemment cité. Dernier élément cependant, et le plus ennuyeux, la pauvreté de l'offre. Les prix littéraires les plus récents, les gros succès sont numérisés sans souci et vendus à prix d'or car très lucratifs mais le reste de la littérature est carrément oublié. Tapez Gary, Zweig, Auster ou même Levi-Strauss et Sartre, vous ne trouverez pour le moment pas la moindre trace numérisée de ces écrivains majeurs. Pire, pour beaucoup de ces pointures, impossible de trouver l'ombre d'un livre mais s'affichent des pages entières de fiches de lectures, biographies et autres ouvrages périphériques.

Une abherration qui résume bien en fait le gros problème du marché (légal) des livres électroniques pour le moment. Le segment étant encore frais, la priorité a été mise sur la rentabilité et un profit immédiat et les auteurs, la Littérature complètement oubliés. La Fnac et consorts préfèrent essayer de refourguer à la poignée d'acheteurs qui se sont essayés au livre électronique des fiches douteuses de type "Décrypter Nietzche en 58 pages" plutôt que de numériser "Ainsi parlait Zarathoustra". Une stratégie risquée puisqu'elle pourrait bien dégouter plus d'un lecteur.

Seule consolation peut-être, la jeunesse du marché. On ne peut qu'espérer qu'avec le temps et le mécontentement des lecteurs, les distributeurs vont se décider d'une part à numériser de plus grandes quantités de livres, ne se limiteront plus à un petit nombre d'ouvrages très lucratifs et d'autre part comprendront que même si ça un coût numériser les classiques est aussi rentable et plus honorable que de vendre des fiches de lecture en pagaille.

Malgré cette conclusion amère, sachez qu'Internet regorge d'ouvrages gratuits et accessibles en toute légalité car libres de droits. Une excellente occasion de lire les classiques du 19e par exemple et même jusqu'à Saint-Exupéry ou certains ouvrages de Camus ! 


15/12/11

Grève minière en Papouasie: cours mondiaux perturbés mais populations locales opprimées


AVIS A TOUS, aujourd'hui un article qui m'a bien pris du temps sur la Papouasie. Il est sacrément long et plutôt formel. Mais je pense que le problème valait la peine d'être abordé vu la situation plutôt atroce de cette partie de l'Indonésie

L'année 2011 aura décidément été forte en secousses asiatiques troublant les marchés mondiaux. On sait déjà que la catastrophe de Fukushima et les dramatiques inondations thaïlandaises ont provoqué une augmentation des prix voire une pénurie de nombreux produits high-tech. Depuis deux ou trois semaines, on peut entendre dans les médias qu'une grève prolongée dans une obscure mine papoue perturberait les cours mondiaux de l'or et du cuivre.

Le 15 Décembre, cela fera en effet trois mois que 8000 de ses quelques 12 000 travailleurs ont cessé le travail dans la mine de Grasberg, une exploitation aussi riche que reculée. Située dans la province la plus orientale de l'Indonésie: la Papouasie, elle dispose de réserves faramineuses. Perchée à 4000 mètres d'altitude, cette mine de Grasberg est la première productrice d'or au monde et elle occupe la troisième place en termes d'exploitation de cuivre. Sa production est évaluée équivalente à 4% de l'offre mondiale pour ces deux métaux. Rien d'étonnant donc à ce que les troubles qui secouent ce trésor à ciel ouvert, propriété à 90% du groupe américain Freeport McMoRan Copper & Gold jouent à la hausse sur les cours mondiaux.

Ses travailleurs se sont mis en grève le 15 Septembre pour demander une augmentation de leurs salaires. Alors qu'ils étaient payés en moyenne 1,5$ de l'heure, les mineurs ont revendiqué au début de la mobilisation des salaires horaires de 200$, jugés bien excessifs par la compagnie. S'est ensuivie une période de troubles et de tensions, les mineurs en grève bloquant tout accès à la mine et ayant endommagé un pipeline. La compagnie américaine n'a pas été la seule victime puisque différentes répressions policières ont fait au minimum deux morts et une dizaine de blessés.

Freeport, ne pouvant plus honorer ses commandes a du déclarer fin octobre un "cas de force majeure". Cette grève représente donc des pertes abyssales pour la compagnie, estimées à 18 millions de dollars par jour depuis le mois d'octobre. Mais la colère des mineurs papous porte également un gros coup aux finances de l'état indonésien, qui reçoit chaque année près de deux milliards de dollars en taxes et royalties de la part de Freeport. La mine de Grasberg représente en fait la première source de revenus fiscaux pour le gouvernement de Jakarta. Ceci explique que les forces indonésiennes aient tendance à se montrer dures avec les grévistes et fait de ce conflit salarial une véritable cristallisation de la difficile situation papoue, trop souvent ignorée.

Car si la grève de Grasberg a affolé les quotidiens économiques les plus éminents, on s'est très peu intéressé au contexte social et politique de cette mobilisation. Il règne un véritable flou médiatique sur ce territoire papou, appartenant à l'Indonésie mais entretenant une relation plus que difficile avec son état souverain. L'épisode de la mine Freeport ne montre que trop bien l'importance économique de la région pour le gouvernement de Jakarta et on en sait pourtant très peu à propos de cette province, en prise avec des enjeux économiques et identitaires déterminants.


Une histoire exceptionnelle, loin de celle de l'archipel indonésien


Petit rappel géographique, la mine de Grasberg se trouve sur l'ile de la Nouvelle-Guinée, qui s'étend au Nord de l'Australie. Deuxième au monde par sa taille, cette île est actuellement divisée en deux parties distinctes, l'Ouest appartenant à l'Indonésie et l'Est, indépendant depuis 1975, formant l'état de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Une division qui est le résultat direct de l'histoire coloniale, la partie occidentale ayant été sous contrôle néerlandais et la partie orientale sous tutelle australienne.

Mais l'histoire de l'île remonte à bien avant l'époque coloniale. Jared Diamond, professeur à UCLA et célèbre environnementaliste estime dans son ouvrage Effondrement-Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie que "des populations vivent en autosuffisance en Nouvelle-Guinée depuis environ quarante-six mille ans". Toujours d'après lui, une agriculture y a été mise au point voici plus de sept millénaires et perdure depuis malgré des conditions parfois hostiles, ce qui fait des populations papoues l'un des plus beaux exemples de gestion environnementale durable.

Le territoire papou est en fait habité par une multitude de peuples aux langues, aux identités bien différentes. Ceux-ci sont d'ailleurs d'origine mélanésienne bien plus qu'asiatique. La présence humaine pluri-millénaire et le relief accidenté de la Nouvelle-Guinée expliquent l'éclatement ethnique particulièrement fort qui caractérise cette île. Dans la seule partie indonésienne de la Papouasie, on dénombre plus de 300 ethnies différentes, parlant 240 dialectes... Le centre de l'île, particulièrement montagneux est l'une des zones les plus densément peuplées du territoire et n'a été mis en contact avec le reste du monde que très récemment. Les colons néerlandais puis australiens, arrivés sur les rivages de Nouvelle-Guinée dès la fin du 18e siècle mais repoussés par la densité des forets et l'inaccessibilité du relief s'attachèrent à l'idée que l'inhospitalier arrière-pays papou était inhabité. Ce n'est que dans les années 1930 que des expéditions minières et scientifiques permirent la découverte des peuples isolés de la Nouvelle-Guinée. L'exploration de cette région reculée ne se fit que très lentement et certaines tribus, comme les Korowaï ou les Momuna ont connu leur premier contact avec l'Occident il y a une vingtaine d'années seulement.
Devant un isolement si prolongé et un patchwork de cultures sans bases communes avec le reste du pays, on pourrait se demander pourquoi les innombrables ehtnies papoues sont aujourd'hui sous la coupe du gouvernement indonésien. Alors que l'archipel proclama son indépendance en 1945, ce n'est qu'en 1962 que la partie Occidentale de la Nouvelle-Guinée revint à l'Indonésie. A l'origine, les Pays-Bas n'avaient pas l'attention de céder ce territoire et préparaient même la Papouasie à se gouverner seule. Mais Soekarno, le président de l'époque, fit du cas papou un véritable enjeu national, motivé par des raisons économiques évidentes et un besoin d'affirmer le tout jeune état indonésien. C'est sur un fond de guerre froide que la Papouasie devint indonésienne suite à une intervention militaire de la part du gouvernement de Jakarta: l'Indonésie était militairement soutenue par l'URSS; les USA, sur le point de s'embourber au Viet-Nam s'inquiètèrent d'un potentiel conflit et intervinrent après des Pays-Bas en faveur d'un gain de cause indonésien. C'est donc contraints qu'en 1962, les Hollandais abandonnèrent la Nouvelle Guinée Occidentale, qui allait devenir la Papouasie, vingt-sixième province indonésienne.


Une appartenance à l'état indonésien mal acceptée


Dès sa genèse, cette annexion fut hautement contestée par les populations papoues. Contraint par l'ONU et désireux de donner une légitimité à sa souveraineté, le gouvernement indonésien organisa en 1969, un référendum appelé sobrement l"Acte de libre choix" et ouvert à seulement un millier de représentants locaux. Le résultat fut bien sur en faveur de l'intégration à l'état indonésien mais ce scrutin est encore dénoncé aujourd'hui. On sait maintenant que le vote des dignitaires papous aurait été contraint.

Les années qui suivirent l'annexion forcée de la Papouasie restent une tâche sombre dans l'histoire indonésienne. La révolte gronda très vite sur le territoire papou et dès 1965 naquit l'OPM (Organisasi Papua Merdeka), mouvement indépendantiste toujours actif aujourd'hui. Très vite l'armée indonésienne montra sa détermination à mater toute velléité d'indépendance et différentes répressions firent des milliers de morts parmi les populations locales.

En une trentaine d'années, la population a finalement peu évolué. Les tensions ont même tendance à s'aiguiser puisque le gouvernement indonésien a pendant les trente dernières années encouragé une politique d'occupation du territoire papou, afin d'assurer sa souveraineté et d'optimiser l'exploitation des réserves. C'est ainsi qu'un flot de "transmigrants", venus de l'ensemble du territoire indonésien et payés par le gouvernement sont venus s'installer en Papouasie depuis les années 1970. Une cohabitation pas toujours facile puisque les autochtones voient souvent les arrivants de Java ou des autres îles de l'archipel comme de simples colons venus profiter des ressources. Cette cohabitation difficile ne fait qu'alimenter le climat de tension et la détermination des indépendantistes papous.

L'OPM est aujourd'hui encore bien active et chacune de ses interventions est suivie d'une repression sévère. Il suffit de se pencher sur l'actualité des derniers mois pour se rendre compte que la situation est toujours critique. Le Jakarta Post nous apprend ainsi qu'en octobre, deux policiers indonésiens furent abattus par des séparatistes, les coupables rattrapés puis éliminés à leur tour. Le mois de Novembre a vu la tenue du troisième congrès national papou à Abepura, une manifestation indépendantiste massive à Jayapura (la capitale de la province) et l'anniversaire de l'OPM. Les trois rassemblements ont fini dans la répression et la violence avec des centaines d'arrestations et incarcérations et des blessés des deux côtés.


Le conflit de la mine Freeport, cristallisation du problème papou


A la connaissance de la situation papoue qui est loin d'être apaisée, il est donc difficile de n'analyser qu'en termes strictement économiques la longue grève qui paralyse la mine de Grasberg.

En effet ce conflit salarial entre une firme américaine d'une part et les populations papoues de l'autre met en avant nombre des problèmatiques évoquées ci-dessus.

Tout d'abord, ce conflit illustre à merveille la principale raison pour laquelle l'Indonésie a toujours tenu à garder main basse sur le territoire papou: les réserves naturelles. Ce territoire regorge en effet de ressources miraculeuses en métaux par exemple. Si Grasberg est le fleuron de l'industrie minière en Papouasie, de nombreuses autres exploitations sont très rentables et la province ne semble pas avoir dévoilé tous ses atouts tant des pans entiers du territoire restent inexplorés. De plus, or et cuivre ne sont pas les seules mamelles de la Papouasie. Une grande partie de l'île est recouverte de forêts tropicales regorgeant d'essences précieuses. Les forêts papoues pourraient donc bien connaitre le même destin que celles déjà bien entamées de Sumatra et Bornéo.
C'est cette richesse qui fait le malheur des indépendantistes papous. Au vu de ce que rapporte actuellement l'île à l'état indonésien et de ses réserves potentielles, il n'est que trop évident que ce ne sont pas des aspirations identitaires qui vont décider le gouvernement à abandonner cette lointaine province. Malgré une histoire, des origines ethniques totalement différentes, malgré une identité papoue très forte et en totale opposition à la culture indonésienne, malgré une remise en cause permanente de la souveraineté de Jakarta il ne semble que trop évident que la Papouasie ne sera pas indépendante de sitôt. Alors que la mine de Grasberg rapporte à elle seule deux milliards de dollars par an à l'Indonésie, quel poids donner à la dérisoire force de frappe de l'OPM ?

Plus que l'importance économique de l'île, la longue grève à Freeport met en avant le rapport très contestable qu'entretient Jakarta avec les populations papoues. Les revendications des mineurs sont légitimes. 1,5$ de l'heure, c'est peu, a fortiori pour un travail pénible et effectué dans des conditions dénoncées comme déplorables depuis l'ouverture du site à la fin des années 1980. Mais surtout, les grévistes insistent sur le fait que les rémunérations des travailleurs de Grasberg sont bien inférieures à celles des mineurs des autres sites Freeport autour du monde, notamment ceux d'Amérique du Sud. Malgré la justesse des revendications, le gouvernement indonésien n'a rien fait dans le sens des grévistes, bien au contraire.

A voir la passivité du gouvernement de Jakarta face au combat de mineurs qui sont malgré tout ses citoyens et la situation générale de la Papouasie, on a la désagréable impression que les réserves sont exploitées au détriment de la population locale. Ainsi, le taux de pauvreté est deux fois plus élevé que la moyenne indonésienne en Papouasie... Le Jakarta Post déplorait encore ces derniers jours que le sida s'y propage à vitesse grand V ou encore que le taux de mortalité infantile reste bien plus élevé qu'ailleurs dans le pays. De tels constats ne montrent que trop bien à quel point cette région est délaissée des pouvoirs publics. Les revenus de l'exploitation des ressources profitent bien plus au gouvernement indonésien qu'à la Papouasie elle-même. On sait ainsi qu'en 2005, sur le milliard de dollars que rapporta la mine Freeport à l'Indonésie, seuls 65 millions furent alloués à la province papoue...

Enfin, le climat de tension policière qui a caractérisé cette grève est représentatif de la tendance répressive de Jakarta vis à vis de toute revendication papoue. Les affrontements violents entre grévistes et police ont été fréquents durant les 3 mois écoulés. On déplore plusieurs dizaines de blessés et au moins deux morts dans les forces de l'ordre comme chez les manifestants. Cette agressivité latente et l'intolérance de l'armée comme de la police face aux mécontentements semblent malheureusement généralisées. Que ce soit à Freeport ou à l'occasion des revendications indépendantistes, la violence est omniprésente dans les relations entre l'état indonésien et ses populations papoues.


L'agence Reuters annonçait le 12 décembre que la grève Freeport était sur le point de prendre fin suite à des accords prévus pour la fin de semaine. Les négociations se seraient arrêtées sur une augmentation de 40% des salaires des travailleurs. L'or et le cuivre de Grasberg vont donc d'ici peu recommencer à inonder les marchés. Une bonne nouvelle pour les cours mondiaux mais une déception de plus pour la cause papoue.

Cette grève aura bien amené les projecteurs médiatiques sur la mine géante des montagnes de Papouasie mais le problème de fond qui marque cette île n'aura été que très peu abordé. Les ressources papoues continuent à être exploitées au détriment des populations, des velleités d'indépendance justifiées continuent à être réprimées dans le sang et le gouvernement indonésien continue d'appliquer à un territoire qui lui appartient ce qui ressemble bel bien à une forme de colonialisme.   

11/12/11

Indonésie et peau blanche ne font pas bon ménage




Aujourd'hui, je vous propose un article assez casse-gueule. Il s'agit d'une petite reflexion sur le fait d'être blanc dans un pays comme l'Indonésie. J'essaierai de m'intéresser plus aux choses directement ressenties qu'au statut effectif d'étranger, qui est un peu plus compliqué.

Avec mes colocataires, les autres étudiants internationaux, on parle très souvent de notre condition de blanc ici. Le plus souvent c'est sur le ton de la plaisanterie, par exemple pour relater les expériences plus ou moins plaisantes qui découlent de la pâleur de peau. Ces faits sont aussi variés que nombreux:

-bule-spotting: en Indonésie, on appelle tout individu blanc un bule. Au sens littéral, ce mot veut dire "caucasien". Par extension, il sert à désigner tous les gens qui ont l'air de venir d'Europe ou des Etats-Unis. A Java, il n'est pas du tout impoli d'interpeller, de montrer du doigt, de rire d'un bule. Assez régulièrement, dans la rue, les magazins, les blancs sont donc reluqués, montrés ou moqués ! 

La chose peut prendre des proportions plus amusantes, par exemple la semaine dernière lors d'un concert de rock ou le "chauffeur de salle" a remarqué le groupe de pâlichons que nous formions et a hurlé dans son micro "ADA BULE MALAM INI !" (Il y a des caucasiens ce soir !) suivi d'un tonnerre d'applaudissements et d'un bon coup de projecteur sur nos délicieux faciès.


-bule-picturing: un peu plus lourd mais heureuseument moins courant. Il s'agit simplement d'une prise en photo motivée par la couleur de peau. Celle-ci peut être demandée gentiment ou prise en cachette. Il s'agit souvent de poser à côté d'une adolescente en duckface. En Indonésie, cela se réduit en général aux visites de monuments historiques et autres lieux touristiques.


-bule-pricing: une conséquence plus fâcheuse. Assez logiquement ici, l'idée de peau blanche est souvent associée à celle de liasse de billets. Il n'est donc pas rare que les commerçants prennent tous les caucasiens pour des américains et proposent des prix bien au-dessus de ceux du marché local. Au delà de toute dimension éthique (étant plus riche, je pourrais payer plus, mais j'accepterais alors l'idée qu'être blanc est être intrinsèquement différent), il est assez fatigant de devoir se méfier et de constater que la seule couleur de peau est prétexte à une tentative d'arnaque.



Toutes ces petites aventures font la vie de blanc au jour le jour. Ceci n'est pas vraiment génant car en Indonésie, ces désagréments demeurent largement supportables. Les photographies et les prix gonflés se restreignent aux lieux les plus touristiques. Dans la vie de tous les jours, la seule chose fréquente reste le fait d'être dévisagé, interpellé, ou de devoir régulièrement engager la conversation avec des inconnus. Ceci n'est au final même pas désagréable, les Indonésiens restant très courtois et sincérement désireux d'en savoir plus sur leurs interlocuteurs, comme c'est la tradition dans la culture javanaise où il est très commun de demander à un inconnu d'où il vient, ce qu'il fait, s'il est marié...

Je sais en revanche que les manifestations directes de la condition de blanc sont plus usantes dans des pays comme l'Inde ou les Philippines où les arnaques sont plus souvent tentées et les regards plus insistants. Alors qu'ici, les conséquences d'être blanc restent amusantes, elles sont plus fatigantes et souvent plus mal vécues dans d'autres pays.

Mais ce qui est dur pour une grande partie des étudiants dans des pays très différents de la France, ce ne sont pas les manifestations du statut de blanc mais les questions que soulèvent ces comportements. Lorsque je suis pris en photo, ce qui me gène n'est pas de devoir afficher pour deux secondes un sourire crispé mais bel et bien les causes qui ont provoqué cette demande en photo. Ce qui est en cause dans le malaise qui peut apparaître dans les relations avec la population du pays, c'est donc l'image des blancs en général. Et il est vrai que celle-ci n'est pas forcément facile à assumer.

A la fac, lors d'un cours dans lequel nous échangions à propos de l'identité de nos pays respectifs et aux problèmes communautaires parfois rencontrés, une étudiante indonésienne a levé la main et posé une question toute naïve, en gros:

"Je constate que dans vos pays, beaucoup de problèmes sont posés par les contacts avec des communautés étrangères, pourquoi en Indonésie, les étrangers sont-ils appréciés et très valorisés ?"

C'est une question vraiment basique mais bizarrement, elle m'a fait réaliser à quel point ici, le fait d'être blanc est valorisé. Les petits faits exposés ci-dessus en découlent: on vous montre, vous désigne puisqu'être blanc, c'est être exceptionnel, riche...

Cette valorisation de la peau pâle peut aller plus loin. Ici, comme dans de nombreux pays, en matière d'esthétique féminine, plus on a la peau blanche, plus on est jolie. Ainsi, les femmes sont nombreuses à s'appliquer quotidiennement des produits blanchissants, voire à faire des cures hebdomadaires pour se blanchir l'épiderme. Les gens mettent des manches longues à moto afin de ne surtout pas bronzer des bras. Plus génant, les pubs sont peuplées d'êtres improbables, faciès indonésiens blancs comme des culs: les gens sont censés s'identifier à ces hybrides à la peau atrocement pâle.


Pourquoi une telle atirrance pour la peau blanche ? Qu'est-ce qui est reflété de manière si positive par notre faible pigmentation ?


Je pense que c'est de là que vient le malaise. De l'image reflétée par l'Occident, et qui est personnalisée en toute logique par le fait d'avoir la peau claire.

Dans un contexte mondialisé, c'est triste à dire mais il y a bel et bien une culture dominante, on s'en rend compte ici chaque jour. Pas de surprise non plus, cette culture c'est celle de l'Occident (Amérique comme Europe, qui a aussi beaucoup la côte, notamment la Scandinavie). Cette culture est dominante dans le sens qu'elle est attirante. Elle est faite de consommation facile, d'opulence matérielle, de foisonnement de produits culturels mais aussi d'excellence universitaire et économique, de rayonnement artistique...

Or lorsque l'on choisit de venir passer sa 3A en Indonésie, en Inde, aux Philippines, c'est a priori parce qu'on a envie de voir du pays, quelque chose de différent. C'est aussi souvent parce qu'on a des choses à reprocher à notre pays d'origine, qu'on voit de grosses limites au mode de vie occidental, à l'économie capitaliste. En bref, on a envie d'être dépaysé.

Or, dès qu'on pose le pied sur le sol du pays que l'on espérait différent et vierge des excès occidentaux, on se voit considéré à cause de notre couleur de peau comme les représentants directs de ce mode de vie plein de consommation et d'aisance matérielle. Il n'est pas forcément agréable de se sentir comme le représentant direct de ce que l'on est venu "oublier" à l'autre bout du globe. Voila , je pense que ce qui est difficile à vivre dans le fait d'être blanc ici, c'est d'être vu comme le dépositaire de ce qu'il y a d'attrayant dans le mode de vie occidental, et ce avec quoi on est plus ou moins en désaccord. On est en fait stigmatisé pour des choses dont on a voulu se couper en venant ici ! Je pense qu'une majorité de personnes vivant une expérience comparable à la mienne seront d'accord.

D'une manière plus générale, cette attirance pour ce qui est reflété par une peau blanche pose des tas de questions.Qu'est ce qui peut être si attirant dans les sociétés occidentales ? Pourquoi notre mode de vie semble être l'objet d'une admiration, d'une envie généralisée ? L'humanité partagerait-elle un goût universel pour la consommation et la profusion matérielle ?

Il est difficile moralement de constater que l'occidentalisation (dans le sens adoption d'un mode de vie plus ou moins occidental et d'une économie sur la notre) ne semble pas connaître de frein. Je sais que ceci est contestable mais je ne peux pas m'empêcher de trouver triste et regrettable que chaque jour, des ethnies, des tribus abandonnent un petit peu leur mode de vie, leurs exceptions culturelles pour adhérer à une économie, une manière de fonctionner plus mondialisée.

L'Indonésie est un pays ou ce processus est particulièrement visible, notamment en Papouasie ou dans les petites iles autour de Sumatra. En constatant la "modernisation" de ces peuples, on ne peut s'empêcher de regretter qu'ils s'engagent sur la route de la consommation et d'un modèle qui montre actuellement ses faiblesses dans son modèle éconmique comme dans ses conséquences sociales et environnementales.

Voila, à bientôt et n'hésitez pas à réagir sur cet article que je sais contestable, notamment dans sa dernière partie.


07/12/11

SEA SEX AND SUN: Ma vraie vie en Indonésie




Le titre de cet article n'a rien à voir avec la réalité, en revanche j'espère qu'il m'aura permis d'attirer votre regard plus facilement dans le torrent d'infos de Facebook et Twitter.

Après deux articles plutôt sérieux et un article photo plus d'ambiance que joli, voici quelque chose de plus léger, plus estival. J'ose espérer que vous apprécierez en cette période de Noël. Il s'agit d'une vingtaine de photographies prises à Pacitan.

Pacitan, c'est une petite ville au bord de la mer, à java Est. On met trois heures en moto ou en bus pour y aller de Yogyakarta. C'est un peu la destination rêvée: aucun touriste car furieusement excentré et peu connu, d'excellentes vagues, des plages superbes et des tas de villages accueillants. Bref, on y passe parfois le week-end et on est jamais déçu !



couchers de soleil











Les couchers de soleil, une spécialité du coin, n'en déplaise à Pierre Bourdieu (sauras-tu retrouver la référence ?)



beaux éclairages










Ces trois photos ont été prises le même soir. Sur la plage principale de Pacitan pas de coucher de soleil visible mais une luminosité aussi incroyable qu'inexplicable.



villages













Un autre attrait du coin c'est de quitter la ville pour un moment et découvrir les villages, avec leurs ambiances paisibles, et leurs poussins teints en différentes couleurs.



animaux













A chacun son mauvais goût, moi c'est les photos d'animaux. Je vous inflige donc un double portrait de buffle en noir et blanc, une chèvre qui dort sur la plage et le rivage d'une rivière qu'on jurerait africaine.



portraits de surfers







Les seuls blancs que vous croiserez à Pacitan, ce sont des surfers. Ces gens-là sont de véritables water-men, des chevaliers solitaires dans un monde dangereux, des aventuriers assez initiés pour avoir entendu parler des vagues bénites et cachées de Pacitan. Malheureusement ils se font de plus en plus coiffer au poteau par les surfers locaux dont certains sont carrément surdoués.



plage secrète










Le bout du monde, la plage des plages. Dans les environs de Pacitan, cette petite plage m'arracherait des larmes dès que je la vois. Ce jour-là, elle était inondée de soleil, d'où les couleurs un peu "brûlées".



noix de coco







Juste pour finir, puisque le tableau serait incomplet sans la noix de coco à siroter.



A très bientôt pour un article un peu plus casse-gueule, j'espère que ça vous a plu !

04/12/11

Java et ses cultures: courses de taureaux et marionnettes hindoues.

Après vous avoir parlé du multiculturalisme qui caractérise l'Indonésie, j'aimerais vous parler aujourd'hui de manière plus précise et pragmatique de l'une des cultures les plus partagées d'Indonésie: celle de l'île de Java.

Petit rappel, Java est l'île la plus peuplée d'Indonésie, elle concentre plus de 50% de la population sur 7% du territoire. Si vous étiez au premier rang en classe d'histoire-géo en seconde (ou que vous aviez des lunettes/taches de rousseur) vous connaissez Java car cette île se classe aux premiers rangs mondiaux en terme de densité de population avec plus de 1000 habitants au kilomètre carré.

Ça va faire trois mois que j'habite sur cette île mais j'ai mis longtemps à m'intéresser d'un peu plus près à la chose, vaquant à d'autres occupations ou tout simplement ne réalisant pas la richesse de l'endroit. Ça va faire deux ou trois semaines que je me suis penché sur le sujet et je suis assez soufflé de constater à quel point tout ça est passionnant, j'espère être capable de vous faire partager mon enthousiasme.


La Java d'aujourd'hui, un exemple en soi du vivier culturel indonésien


Java est représentative de la diversité qui marque immanquablement toute partie du pays. L'île est divisée en trois grands groupes ethniques: les Javanais qui occupent surtout le centre et l'est de l'île, les Sundanais, plus à l'ouest et les Maduranais, qui habitent l’île de Madura au Nord-Est (mais dont le territoitre est légalement rattaché à la province de Java Est).

Les javanais sont l'ethnie principale, je vous en parlerai plus bas et peut-être même dans d'autres articles. Toujours est-il qu'ils sont majoritaires sur l'île, sont chez eux de l'est de Bandung à la pointe Est de l'île et parlent cette langue:



Du Javanais, je sais pas pour vous mais je trouve que c'est vraiment du chinois hihihi


Honnêtement, je n'ai pas su constater grand chose à propos de l'autre grande ethnie de java: les sundanais. Ce groupe trouve surtout son identité dans son histoire et sa langue. En gros, l'ouest de Java n'a pas été gouverné par les mêmes royaumes et sultanats que le centre et l'est de l'île. Il s'est ainsi développé une langue et une conscience d'appartenance distincte. En revanche, au niveau culturel et traditionnel, il n'est pas évident pour un observateur lambda d'établir une différence entre sundanais et javanais. Les grands thèmes culturels sont plus ou moins les mêmes et les différenciations ont aujourd'hui tendance à s'amenuiser. Sans documentation, je ne pense pas que j'aurais fait une différence entre Java Est et Ouest.

Il n'en est pas de même pour l'ethnie Maduranaise, originaire de l'île de Madura, située ici:





Les Maduranais sont connus pour être d'excellents pêcheurs, parmi les meilleurs du pays: leur petite île, par rapport à la voisine javanaise est très peu fertile (en même temps il est difficile d'égaler Java et ses sols volcaniques sur lesquels tout semble pousser à vitesse grand V) ils ont donc toujours du éviter la disette à l'aide de leurs filets. Leur seconde spécialité, nettement plus excitante est la course de taureau. Ils attachent une simple poutre à un attelage de deux bovins et s'élancent dans des courses cinglées, les meilleurs jockeys font le 100 mètres en 10 à 15 secondes.




Bref, toujours est-il que contrairement aux amis Sundanais, les Maduranais sont sacrément différenciés. Les javanais les trouvent trop directs, "tidak sopan" (peu polis) et ne cachent pas leur scepticisme à leur égard. Je vais évoquer une fois de plus mon cours de communication interculturelle, où c'est la prof elle-même qui n'hésite pas à stigmatiser en classe les Maduranais pour illustrer les différences culturelles au sein d'une même île ! Elle est originaire de Java Est, où une forte partie de la population est Maduranaise suite à une émigration de masse des Maduranais vers des terres plus accueillantes. Celle-ci n'hésite pas à dire en classe que les Maduranais sont "high temperated", "rude" quant aux élèves, je les ai déjà entendu se fendre d'un petit "less educated" vis à vis de leurs chers voisins. J'ai du mal à juger si cette stigmatisation est carrément blâmable ou non mais je dois avouer qu'il est très étonnant d'entendre de la bouche de professeurs et d'étudiants à quel point les différences ethniques peuvent être dépréciatives et catégoriquement affirmées.

Au delà de ses frontières, la culture javanaise se frotte aussi au multiculturalisme. D'une manière générale, l'une des contestations générales qui est faite au gouvernement indonésien est sa trop forte "Java-itude". Le pouvoir exécutif est bien entendu centralisé sur la seule île de Java. Mais surtout, la majorité des élites politiques du pays sont javanaises. Ceci est mal vécu par le reste de l'Indonésie qui a souvent l'impression que le gouvernement sert les intérêts javanais avant de servir les intérêts de l'ensemble de l'archipel.

De plus, la population javanaise a tendance à s'étendre sur l'ensemble du territoire et la cohabitation fait parfois des étincelles. Le gouvernement a depuis longtemps favorisé la migration de populations javanaises dans toutes les parties de l'Indonésie pour exploiter au mieux les ressources de toutes les îles du pays. Rien de méchant sur le papier donc mais les migrants javanais sont parfois vus comme des populations extérieures venues profiter des richesses du coin au détriment des populations locales. L'exemple le plus criant de cette cohabitation ambiguë est celui de la Papouasie et nous y reviendrons dans un prochain article.

En bref, l'île de Java en elle-même cristallise le multiculturalisme


Un patrimoine culturel d'une rare richesse...


J'ai la chance d'être très bien placé pour profiter des richesses culturelles de l'île. On dit en effet souvent que si Jakarta est le coeur économique et décisionnel de Java, Yogyakarta en est la capitale culturelle et artistique. C'est ici que les arts et l'artisanat javanais sont les plus purs aux dires des spécialistes. Les expressions les plus populaires de ce patrimoine culturel, (à savoir à la fois ce que les touristes viennent découvrir et qui est encore massivement pratiqué) sont:



Le Batik
Une technique de traitement du tissu. Grosso modo, on teint des tissus avec des couches successives de teinture et on gère les dégradés et les zones d'application des différentes couleurs en appliquant de la cire. Le processus est laborieux mais le résultat satisfaisant avec des tissus légers et des couleurs aussi vives que résistantes.






La Musique
principalement représentée par ce qu'on appelle à Java un gamelan, un orchestre fait d'une multitude d'instruments traditionnels apparentés à des xylophones, gongs et autres cithares à deux cordes et demi. Je dois avouer que je me sens totalement hermétique face à la musique javanaise. Celle-ci est organisée de manière cyclique, le plus souvent suivant une gamme différente de la notre (gamme pentatonique pour les spécialistes). Le résultat est répétitif, dissonant et inaccessible. J'ai sincèrement l'impression que l'oreille occidentale n'est pas formée pour en saisir les subtilités.


Voici une vidéo de retraités hollandais jouant du gamelan. Celui qui regardera cette vidéo en entier remportera une sucette.



La Danse
On a deux grands types de danse à Java. Ce qu'on pourrait appeler une danse de cour, purement esthétique, pratiquée sur des rythmes très lents. Le résultat est d'une sensualité assez dépaysante, toute en délicatesse et en mesure des gestes. La lenteur, les dissonances du gamelan font de cette danse un spectacle d'un exotisme aérien bien que pas forcément très accessible non plus.




Le second type de danse n'en est pas une. Il s'agit en fait d'une représentation théâtrale. Le théâtre javanais ne comporte peu ou pas de dialogues, il est entièrement basé sur la chorégraphie. Des acteurs (le plus souvent masqués) incarnent en mouvement les personnages. Ce qui est intéressant avec cette danse théâtrale, c'est qu'elle est régie par les mêmes shémas, relate les mêmes légendes que la forme de théâtre la plus populaire en Indonésie: le théâtre de marionettes, appelé wayang.



Le Wayang
l'image d'Epinal que l'on a de l'artisanat et de l'esthétique indonésienne, ce sont ces marionnettes finement ouvragées, personnages représentés de profil:






La forme la plus courante à Java est celle du wayang kulit, le théâtre d'ombres, où les marionnettes sont taillés dans du cuir (kulit en indonésien). Mais il existe de nombreuses autres formes: marionnettes en bois sculpté et teint, ou mêmes scènes peintes sur de grands rouleaux dévoilés au fil de l'action. Ce qui est passionnant dans le théâtre indonésien, ce n'est pas tant la forme (qu'il soit dansé ou incarné par différents types de marionnettes) mais l'origine des mythes représentés. Ceux ci sont des témoins passionnants de l'histoire de Java.


... résultat d'une histoire passionnante.


La quasi-totalité des histoires relatées par le théâtre indonésien sont issues des deux plus grands mythes indiens, le Râmâyana et le Mahâbhârata. Ces deux récits immémoriaux, fixés aux alentours du troisième siècle avant Jésus-Christ sont des épopées épiques, véritables pierres fondatrices de la mythologie hindoue. Ils mettent en scène les grandes divinités et sont des purs produits indiens, élaborés par des poètes indiens, dans un contexte exclusivement indien d'après les traditions orales indiennes. Les versions javanaises possèdent quelques particularités (en particulier des personnages comiques qui interviennent dans le Mahâbhârata et qui sont absolument inconnus aujourd'hui en Inde) mais dans l'ensemble, il s'agit exactement des mêmes récits.

Lorsque l'on débarque à Java, île explicitement musulmane, que l'on est régulièrement réveillé par le muezzin et que les femmes voilées sont plus nombreuse que celles cheveux au vent, on se demande donc pourquoi l'ensemble de l'artisanat et du folklore découlent de modèles hindous.

En fait, l'omniprésence de ces récits hindous dans la tradition javanaise est sans doute le meilleur témoin de l'histoire passionnante de l'île. Jusqu'à la fin du 14e siècle, Java était sous influence indienne. Les royaumes de l'époque sont qualifiés d'"indianisés" par les historiens dans le sens qu'on ne sait pas s'il s'agissait d'une conquête directe par des populations indiennes ou d'une simple cohabitation/influence. On sait d'ailleurs très peu de choses de manière formelle sur l'histoire de Java à cette période.

Par exemple, les deux sites parmi les plus touristiques de Java sont les temples de Borobudur et de Prambanan, tous deux situés à proximité de Yogyakarta. Borobudur est connu pour être le plus grand monument bouddhiste au monde, avec ses stuppas et ses centaines de bouddhas. La brochure le proclame aussi PLUS BEAU monument du monde, voyez plutôt:





Prambanan lui est un site hindou mondialement renommé, le groupe principal comprend trois grands temples, dédiés chacun à un membre de la trinité hindoue.






Les deux bâtiments ont été construits à 50 ans d'écart à 30 kilomètres l'un de l'autre et sont les fleurons de religions bien différentes. On n'explique pas vraiment le pourquoi du comment de cette folie constructrice, il existe en fait un réel flou quant aux successions de royaumes à Java Centre jusque vers le 12-13e siècle. Ce n'est que le royaume Majapahit qui connaît son avènement au 14e siècle et qui pour la première fois unifie quasiment Java qui marque l'apparition de sources historiographiques fiables. Au passage, il est intéressant de noter que l'idéologie qui a permis à ce royaume de s'imposer est un savant mélange entre hindouisme et bouddhisme, inédit à ce jour (preuve que Java ne s'est pas contentée d'adopter la culture indienne, elle l'a toujours adaptée, reformée...)

La suite de l'histoire de Java est moins mystérieuse et nettement moins excitante à mon goût. On pourrait la résumer dans un premier temps par une triple influence musulmane, chinoise puis portugaise, apportant islam, monnaie et intégration au commerce mondiale grâce au commerce des épices puis par la longue colonisation hollandaise, qui ne prend fin qu'à l'indépendance entre 1945 et 1950.



Toujours est-il que la culture javanaise est passionnante en ce qu'elle compile des héritages bien distincts. Elle offre un mélange passionnant entre islam et mythes indiens, tout en ajoutant sa propre patte: l'esthétique, la musique, les chorégraphies sont uniques au monde et se sont développées en toute indépendance. Cette originalité fait toutefois que comprendre les Javanais et leur culture est tâche très ardue et pour finir,

Il n'est pas facile d'appréhender une culture souvent désignée de "première population musulmane au monde" mais encore très fidèle à un folklore incarné par Rama, Arjuna et les autres vedettes de la mythologie hindoue.  

01/12/11

Photos d'Indonésie - Yogyakarta

Pour aujourd'hui, voici une série de 22 photos prises en intégralité à Yogyakarta (la ville ou je vis pour ceux qui ne sont pas des habitués du coin). Rien de transcendant à mon goût mais j'espère que ces quelques images sont fidèles à l'ambiance de la ville, à la fois agréable à vivre et souvent surprenante. On commence en beauté avec un vieil homme croisé un soir dans la rue, assez photogénique le bougre.













Le marché aux oiseaux
Une série prise au Pasar Ngasem, le marché aux oiseaux de Yogyakarta, un endroit un peu incompréhensible mais sympa avec ses multitudes de cages suspendues, ses jolies couleurs et son ambiance agitée.














Les amis des animaux ne sont pas fans de l'endroit car les mouvements de protection animale sont sans doute de l'ordre du canular plaisant dans ces marchés.







 Il faut bien nourrir les tonnes d'oiseaux qu'on vend à ce marché, et c'est là que s'ouvre la partie moins agréable de la visite au milieu des vers et autres élevages d'araignées. Ce qui ressemble à du riz complet est une bouillie de larves et de moustiques.








Yogya la nuit
Chose que je n'aurais pas forcément soupçonnée, Yogyakarta est une ville au folklore plein de vitalité et très animée. C'était particulièrement le cas ce mois d'octobre car la fille du sultan (il y a un sultan à Yogya, sombre mélange entre vrai pouvoir et prestige traditionnel mais j'en parlerai sans doute prochainement) se mariait. On a donc eu droit à une belle dose de cérémonies, les photos qui suivent sont celles d'une grande parade en vélo à travers la ville à laquelle toute la population était invitée. La princesse et son fiancé étaient devants et suivis par une sacrée foule de gens déguisés et tous à bicyclette. Honnêtement, j'ai pas entièrement saisi le sens du rassemblement mais c'était très sympa.


























Au fil de la ville




L'entrée du cimetière royal, ou sont enterrés les sultans. Tenue Javanaise traditionnelle exigée.




Un exemple d'artisanat local. Il s'agit de la vierge et de Poséidon sur des peaux de chèvre, l'ensemble fait à peu près la taille d'un paillasson.




Photo un peu wtf mais elle me fait penser à un problème que je trouve trop récurrent à Yogya, la gestion des bâtiments historiques. Celle-ci est loin d'être brillante, ici c'est l'intérieur d'anciens termes au sud de la ville malheureusement peu entretenus et jonchés de gravas et déchets.













Deux photos prises dans un marché couvert, des endroits toujours sympas.




Un danseur de feu rouge, un substitut local à la pure mendicité, assez rare ici.




Et pour finir en beauté, une photo de chat et une autre de moto !